T’ES DANS LE MONDE DE LA MUSIQUE TOI ?

T'ES DANS LE MONDE DE LA MUSIQUE TOI ?

Comment une salle de concert dans sa gestion, peut agir concrètement sur les inégalités de genre dans le secteur musical (au sens large) ?

 

C’est bien la question que nous allons étudier grâce à l’intervention de Jérémie, directeur de l’EMB. Voici son interview :

« Jérémie, pourrais-tu te présenter et nous présenter ton parcours ainsi que ton rôle à l’EMB ? »

« Je suis directeur de l’EMB depuis peu, après avoir évolué à File7 (SMAC du Val d’Europe – 77), puis dirigé Le Cargö (SMAC) et le NDK Festival dédié aux cultures électroniques à Caen.

Mon parcours s’est construit dans les musiques actuelles, avec une attention constante portée aux projets, aux équipes et aux dynamiques de territoire.
Au fil des années, j’ai acquis une connaissance fine du fonctionnement d’une scène de musiques actuelles : ses équilibres, ses fragilités, et les responsabilités qu’elle porte, notamment en matière d’accueil des personnes, de conditions de travail et de cadre partagé.

Aujourd’hui, à l’EMB, j’accompagne un nouveau cycle. L’enjeu est à la fois de consolider ce qui existe et d’ouvrir de nouvelles perspectives, en lien avec les évolutions du secteur et les réalités du territoire. Avec la volonté d’inscrire le projet dans une trajectoire exigeante, à la fois artistique, humaine et responsable. »

« Comment définirais tu tes missions au quotidien ? Aurais-tu des exemples d’actions menées ? »

« Au quotidien, mon rôle consiste à garantir la cohérence du projet artistique et culturel dans son ensemble. Aujourd’hui, ce rôle s’inscrit pleinement dans des enjeux de transition à la fois sociaux, sociétaux, écologiques et organisationnels qui traversent en profondeur les projets artistiques et culturels.
Cela suppose de faire dialoguer en permanence plusieurs dimensions : la diffusion, l’accompagnement des artistes et des pratiques, les actions culturelles, le fonctionnement de l’équipe et les équilibres économiques.

Dans ce nouveau cycle, l’enjeu est de structurer davantage le projet pour mieux articuler ses différents volets, poser des cadres de travail plus lisibles, et renforcer la cohérence de nos actions au fil des saisons comme la coordination entre les équipes. Cela passe aussi par la mise en place d’outils de pilotage et d’évaluation permettant de garder une vision claire et partagée.

Une part importante de mon rôle concerne l’organisation managériale interne : clarifier les missions, accompagner les parcours, organiser des temps de travail réguliers et poser un cadre collectif. Ce travail de fond est essentiel pour que le projet tienne dans la durée et reste lisible pour celles et ceux qui le font vivre. »

« En tant que directeur de salle de concert, considères tu la structure comme un simple lieu de diffusion musicale ou comme un acteur culturel engagé ? »

 » Elle ne peut pas être en retrait de ces mouvements. Elle doit au contraire s’en saisir. C’est un espace de travail pour les artistes et les équipes, un lieu de vie pour les personnes, et une association culturelle inscrite dans un territoire.

À ce titre, elle est traversée par des enjeux qui dépassent largement la seule programmation artistique et culturelle. On est aujourd’hui au cœur de transitions, qu’elles soient sociales, sociétales, écologiques et qui interrogent en profondeur la manière dont on produit, diffuse et œuvre dans la Culture et plus particulièrement dans le spectacle vivant.

Cela suppose d’assumer une posture engagée dans la capacité à être attentif à ce que l’on fait, à la manière dont on le fait, et aux impacts que cela produit. C’est cette responsabilité qui redéfinit aujourd’hui le rôle d’une salle dédiée aux musiques actuelles. »

« Comment intègre-t-on la question de l’égalité femmes-hommes dans un projet artistique culturel ? »

« L’égalité femmes-hommes ne se décrète pas. Elle se construit dans la durée, et traverse l’ensemble du projet de la structure, bien au-delà de la programmation ou des actions visibles.

Elle concerne les choix artistiques, mais aussi l’organisation interne, la gouvernance, les conditions de travail, les relations professionnelles et les espaces de décision. Plus largement, elle s’inscrit dans des enjeux de transition sociale et sociétale, qui amènent les structures culturelles à interroger leurs pratiques.
À l’EMB, cela se traduira concrètement par la mise en place de dispositifs en direction des femmes et des minorités de genres, dans l’action culturelle, dans l’accompagnement, mais aussi dans le soutien aux pratiques.

Ce sont des dynamiques que j’ai déjà pu engager, notamment avec le projet « Destiny », mené avec les équipes du Cargö et de l’école Musique En Plaine, où l’on a réuni des élèves musiciennes autour d’un cycle d’enseignement en non-mixité, de temps de travail collectif et de restitution. Avec un enjeu clair : créer un collectif, renforcer les légitimités et donner de la visibilité dans des espaces où elles sont encore sous-représentées.
Dans le même esprit, des dispositifs comme « SO·HER » en direction des productrices et DJ, m’ont permis de développer des formes d’accompagnement plus individualisées, autour de la structuration des parcours, de la confiance artistique et de l’inscription dans des dynamiques professionnelles.

Aujourd’hui, à l’EMB, ces enjeux se traduisent déjà dans la direction artistique (programmation, accompagnement, actions culturelles…), mais aussi à travers des initiatives concrètes.
Je pense notamment à « Ladies On Stage », mené en partenariat avec Le Combo 95 et ses adhérents, dont Le Forum (SMAC de Vauréal), ou encore le partenariat avec « Percé Académie », qui œuvre à l’accompagnement et à la professionnalisation des femmes dans la filière musicale.

À travers des actions de mise en réseau, de formation et de transmission, ces démarches permettent de lever certains freins encore bien identifiés dans le secteur, à savoir le manque de modèles, les difficultés d’accès aux réseaux professionnels et l’autocensure.
Ce sont ces dynamiques qui permettent de faire évoluer concrètement les pratiques. »

« Penses-tu qu’il est important de sensibiliser aussi les professionnels du milieu ? Si oui, comment ? Et comment veiller à ce respect de l’égalité ? »

« Oui, parce que ces enjeux ne se jouent pas uniquement dans les intentions, mais dans les pratiques concrètes. Ils traversent le quotidien des équipes, les relations professionnelles, les conditions de travail, et plus largement la qualité de vie au travail.

L’enjeu est d’agir à plusieurs niveaux : structurer un cadre clair avec des règles partagées et des protocoles identifiés, former les équipes et sensibiliser l’ensemble des personnes et des parties prenantes du projet.
Mais cela implique aussi de travailler sur des enjeux structurels : tendre vers l’équité salariale, veiller à la parité dans les équipes permanentes comme dans la gouvernance, et accompagner la féminisation de certains métiers encore très masculins, notamment dans la technique.

Il y a également un enjeu de vigilance dans les collaborations et les partenariats, ainsi qu’un travail de valorisation des actions engagées. C’est cette articulation entre cadre, pratiques et exigence dans le temps qui permet de transformer réellement les organisations. »

« Est-ce que l’EMB a mis en place des dispositifs contre les violences sexistes et sexuelles lors des concerts ? »

« L’enjeu est justement d’aller au-delà des intentions en mettant en place des dispositifs concrets et opérationnels. Un protocole de prévention et de traitement des violences sexistes et sexuelles est déployé depuis 2025, avec des repères clairs pour les équipes. Des référent·es sont identifié·es, et l’équipe de sécurité a été formée à ces enjeux.

Des outils de communication et de sensibilisation sont également mis en place, afin de rendre visibles les engagements de la structure. Des équipes référentes identifiables circulent dans la salle et les différents espaces pour assurer une présence active et rassurante.

L’objectif est que ces dispositifs soient connus, activables et réellement efficaces lorsqu’une situation se présente. »

« Penses-tu qu’un concert puisse être un espace de sensibilisation, au-delà du simple moment musical ? »

« Un concert peut être un espace de sensibilisation, à condition de ne pas perdre de vue l’essentiel.
Un concert doit d’abord être une expérience accessible, inclusive, où chacun et chacune peut trouver sa place, se sentir légitime, et vivre pleinement ce moment dans de bonnes conditions, en toute liberté et en toute sécurité.

Cela implique une attention concrète à l’accueil, aux conditions d’accès, aux aménagements, mais aussi à la diversité des personnes qui fréquentent le lieu.
C’est dans cette exigence que se jouent déjà des enjeux forts en matière d’égalité, de représentations, et de parité dans les programmations.

La sensibilisation ne se décrète pas, elle se construit dans l’expérience. Elle passe par les cadres que l’on pose, les espaces que l’on ouvre, et les récits que l’on rend visibles.
C’est en garantissant des conditions justes et inclusives que l’on permet, concrètement, de faire évoluer les regards. »

« Les salles de concert ont-elles, selon toi, une responsabilité particulière dans la promotion d’un environnement sûr et égalitaire ? »

« Cette responsabilité dépasse largement le cadre de l’accueil du public et des personnes.

Les SMAC sont aujourd’hui des projets structurants du secteur culturel. À ce titre, elles participent à définir des pratiques, des cadres de travail et des références professionnelles. Elles ont donc un rôle à jouer dans la manière dont ces enjeux sont pris en compte, partagés et portés collectivement.

Cela passe par la formalisation de cadres, la mise en place de protocoles, mais aussi par la capacité à coopérer avec d’autres structures, à mutualiser des outils, et à inscrire ces engagements dans des dynamiques de réseau.
Il y a également une responsabilité dans le choix des partenaires, dans les relations de travail, et dans la capacité à poser un cadre clair et assumé.

Il ne s’agit donc pas seulement de faire « à son endroit », mais bien de contribuer, à son échelle, à faire évoluer le secteur dans son ensemble. Cette responsabilité est réelle, mais elle est aussi partagée entre les structures, les réseaux et les politiques publiques. »

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