T’ES DANS LE MONDE DE LA MUSIQUE TOI ?


En quoi la programmation musicale est un levier pour donner plus d’espaces aux droits des femmes et artistes féminines ?
C’est cette problématique qu’aborde et décortique dans cet entretien, Amandine, chargée de programmation et accompagnement à l’EMB !
Voici son interview :
« Amandine, pourrais-tu te présenter et nous présenter ton parcours ainsi que ton rôle à l’EMB ? »
Je suis Amandine, chargée de programmation à l’EMB.
Je n’ai pas toujours été programmatrice. J’ai commencé par une première année en indépendante sur des missions très variées : booking artistes, billetterie, responsable bar, accueil artistes (Le Plan, La Batterie, Gibus Bar, Sherep, etc).
J’ai ensuite obtenu mon premier CDI chez Back In the Days, à Bruxelles, au moment où la scène rap belge était en plein essor. Ma mission première était l’administration et de la production de tournées et des bookings sur le territoire belge – en salles et festivals. J’ai aussi pu travailler à la production de clips pour les équipes de Caballero et Jeanjass, avant d’évoluer sur la mission de booking du roster* (catalogue d’artistes) rap.
Je suis ensuite revenue en France pour des raisons personnelles et j’ai vu que la SMAC de Rambouillet, l’Usine à Chapeaux, recherchait quelqu’un pour un poste de programmation et de production. C’est dans cette salle que j’avais effectué mes premières missions de bénévolat, mes premiers concerts, organisé mes premiers concerts étant étudiante et là où j’ai découvert l’envers du décor. J’ai donc naturellement candidaté.
L’objectif central était pour eux de rajeunir le public cible, à un moment où le rap était en plein essor, notamment auprès des jeunes. Je maitrisais cette esthétique du fait de mon expérience précédente. Au-delà de cela, c’est une esthétique que j’aime particulièrement.
J’y suis restée trois ans, puis j’ai eu envie de changement, de travailler à la programmation d’une salle plus grande, de me détacher de mes missions de production et de me consacrer davantage aux projets artistiques et l’accompagnement des artistes.
Grâce au dispositif WAH !, (dispositif de mentorat pour les femmes travaillant dans les musiques actuelles/musiques lives) j’ai eu connaissance que le poste de programmation à l’EMB se libérait et c’est ainsi que j’ai quitté l’Usine à Chapeaux pour l’EMB, où je suis depuis maintenant quatre ans. J’y suis en charge de la programmation, de l’accompagnement artistique et je m’occupe également du volet résidence.
« Comment définirais-tu la programmation ? Aurais-tu des exemples d’actions menées ? »
La majeure partie de mon temps est dédiée à la programmation. Cela implique du temps de veille et de la relation avec les sociétés de production et les artistes. Je suis également amenée à travailler en collectif, avec mes pairs, via les différents réseaux musiques actuelles (le RIF, le Combo95, ou la FEDELIMA) sur différents sujets et projets.
Mon job comprend aussi un travail de réflexion autour d’une direction artistique, d’une étude des tendances et d’une réflexion autour des habitudes publics – entre autres.
Concernant le volet résidence, il s’agit d’accompagner au mieux les productions et les artistes dans l’élaboration de leur live, de leur future tournée ou encore dans la création d’un set lorsqu’il s’agit du début d’un projet.
Nous assurons également l’accompagnement d’artistes : entre 10 et 15 artistes sont suivi·e·s, avec des profils assez variés. Je distingue vraiment 3 profils d’artistes accompagné·e·s à l’EMB :
– Le premier profil correspond à un·e artiste « solo », sans entourage pour le développement de son projet (manager, musiciens, label, etc.).
-Le deuxième profil concerne un·e artiste qui commence à être entouré·e, avec un set abouti, parfois déjà une certaine visibilité, et un entourage professionnel en construction. Dans ce cas, notre rôle est de favoriser cette structuration en mettant en relation les différents acteurs.
-Le troisième profil, plus rare, concerne des artistes déjà accompagnés par une équipe complète (label, édition, management, etc.), avec la capacité de financer leurs projets.
Avec les réseaux, nous avons également développé des dispositifs d’accompagnement mutualisés.
Par exemple, avec le Combo95, nous avons lancé il y a quatre ans le dispositif « Ladies On Stage».
Il est né d’une volonté commune (le Combo95, les studios 240, La Cave et l’EMB) de valoriser l’éclectisme de la scène féminine et d’accompagner des artistes en développement, en mutualisant nos forces, nos compétences et nos lieux.
Tout au long de l’année, nous abordons de nombreuses thématiques, allant de la technique musicale aux enjeux relationnels professionnels.
En parallèle, l’EMB a également établi un partenariat avec la formation PERCÉ, impulsée par Luna Sancho entre autres, aujourd’hui cheffe de projet chez Live Affair
Ce dispositif dédié aux femmes souhaitant se former à divers métiers de l’industrie musicale repose sur un constat : il est encore trop fréquent de débuter avec le sentiment d’un manque de légitimité dans cette industrie, ce qui freine de nombreuses femmes dans leur reconversion. Cette formation vise donc à présenter l’ensemble des métiers, même les plus insoupçonnés, afin de lever ces freins.
Nous avons collaboré avec cette formation sur un module de gestion de projet il y a deux ans, en leur laissant les clés de l’EMB pour une mise en situation concrète autour d’une diffusion live tout en accompagnant la promo live en amont sur toutes les étapes de la conception de projet (DA, communication, production, technique, etc). L’année suivante, nous avons renouvelé l’expérience, et nous continuons à développer ce type de projet. Cette année, leur restitution aura lieu le 7 mai, lors d’une soirée intitulée « Feature ».
Enfin, nous sommes également copilote du dispositif BuzzBooster sur l’antenne IDF, un tremplin rap national. Nous participons à la coordination du projet en IDF avec La Place et Le Plan et cela en lien avec le dispositif au national. Il s’agit, à notre échelle, d’un dispositif nous permettant de découvrir des centaines de projets et de travailler à l’accompagnement d’une trentaine d’artistes sélectionnés chaque année.
« Quel constat pourrais-tu faire concernant la représentation féminine dans la programmation ? Les artistes accompagné·e·s ? »
Aujourd’hui, nous sommes presque à la parité sur les têtes d’affiche à l’EMB, ce qui est très positif. Nous atteignons environ 42 % de femmes en lead sur la scène, et j’ai à cœur de maintenir et d’améliorer ce chiffre.
Nous sommes toutefois confrontés aux réalités des tournées et aux dynamiques de l’industrie. L’un de nos objectifs est de maintenir une relation étroite avec les producteurs afin de pouvoir nous engager sur les tournées d’artistes féminines.
L’enjeu est aussi de voir des femmes sur scène, qu’il s’agisse de musiciennes ou de chanteuses. Nous portons également une attention particulière aux équipes techniques qui accompagnent les artistes.
Il est essentiel que chacun·e puisse s’identifier à des artistes, des équipes et des parcours, car cela contribue au sentiment de légitimité. Ce sont des sujets qui me tiennent particulièrement à cœur. J’ai moi-même été confrontée à ce manque de représentation et aux problématiques que cela engendre.
On observe encore aujourd’hui une sous-représentation des femmes dans certains postes, y compris à responsabilité, même si les choses évoluent. Les équipes se rajeunissent, et les postes décisionnaires ou de direction accueillent de plus en plus de femmes. En revanche, sur les métiers techniques, l’évolution reste plus lente. L’équilibre n’est pas encore atteint, et les avancées sont inégales. Ces dernières années, le sujet prend de plus en plus de place dans les échanges professionnels, notamment grâce aux réseaux et aux structures qui travaillent sur ces enjeux.
Dans l’accompagnement, on observe également une augmentation des profils féminins bien établis. Cela traduit une évolution encourageante, sans pour autant masquer les difficultés persistantes. Certaines artistes féminines restent encore en grande difficulté.
On observe néanmoins une volonté forte d’accompagner ces artistes, dans une logique de sororité. Cette dynamique permet aussi de créer des vocations, en rendant les parcours plus visibles et concrets. J’ai envie de poursuivre dans cette direction, notamment en développant davantage les temps d’échange et de partage d’expérience au sein de l’accompagnement artistique.
« Penses-tu qu’il existe encore des plafonds de verre dans certains genres musicaux ? Ou bien des genres musicaux, où il y a encore trop peu de femmes ? »
Le rap est un exemple très parlant, car nous y sommes confrontés concrètement. Dans le cadre du dispositif BuzzBooster, lors des sessions d’écoute, les profils féminins restent très minoritaires parmi les centaines de candidatures reçues. Cela s’explique en partie par le fait que les femmes osent moins candidater, mais aussi par un manque de légitimité et une exigence souvent plus forte à leur égard. Comme si, pour « avoir le droit » de faire du rap en tant que femme, il fallait être irréprochable.
Or, l’étude des candidatures constitue la première étape du processus, et la représentation y est encore insuffisante. Historiquement, le rap a été porté majoritairement par des figures masculines (plutôt, on a mis en avant ces figures), ce qui explique en partie ce manque de représentation.
Aujourd’hui encore, plusieurs facteurs entrent en jeu : la réception du public, la frilosité de l’industrie à prendre des risques, etc. Les choses évoluent, même si nous n’y sommes pas encore. Je le constate également à travers les échanges avec les professionnels, notamment dans le cadre de BuzzBooster, où il existe une réelle volonté de mobiliser davantage de profils féminins et de créer des environnements plus inclusifs. D’ailleurs, c’est aujourd’hui assez acquis pour les programmateur·rice·s: de plus en plus d’espaces de diffusion portent des discours qui encouragent la diversité et l’équité, et surtout les mettent en pratique. Les deux vont de pair. À partir du moment où l’on défend ce type de valeurs, le lieu doit aussi les incarner.
« Par quel moyen, la programmation et l’accompagnement peuvent-ils apporter leur soutien aux professionnelles de la musique et artistes de l’EMB ? »
L’accompagnement représente une ligne budgétaire dédiée au développement d’un projet à l’EMB : création en résidence, parfois par du coaching (vocal ou scénique), de la mise en réseau, ou encore la recherche d’équipes techniques. Il constitue un espace d’investissement destiné à pallier un manque de soutien de l’industrie musicale sur cette phase de développement.
Il doit s’accompagner d’un important travail de réflexion : élaboration d’un plan stratégique, recherche d’opportunités et d’espaces de diffusion. L’objectif est de pouvoir proposer, au bout d’un an, un an et demi, voire davantage, un concert ou un projet abouti, ayant bénéficié non seulement d’un investissement financier, mais aussi d’un engagement temporel et mental conséquent.
Il en va de même pour la diffusion : des espaces sont créés, notamment les premières parties, qui constituent des expériences très enrichissantes en début de parcours. Ce sont aussi des espaces d’expérimentation : le projet est exposé au public, mais également aux regards d’autres salles et réseaux. L’étape suivante consiste souvent à jouer dans de nouveaux territoires. Ainsi, à travers l’accompagnement et les dispositifs, nous cherchons à couvrir le territoire et à construire un véritable échiquier artistique à différentes échelles.
Notre principal outil reste la résidence. Cela implique néanmoins que le projet soit déjà relativement avancé, avec une volonté de passage à la scène et d’inscription dans un cadre professionnel. Selon l’actualité de l’artiste, le rétroplanning peut évoluer et nécessiter davantage de temps. Il est aussi essentiel de conserver des espaces pour questionner et ajuster le projet.
Une année passe très vite : artistiquement, c’est un véritable défi.
À noter que la nuance entre accompagnement et management est importante : dans l’accompagnement, il n’y a pas de prise de décision à la place de l’artiste. Il s’agit de proposer, de réfléchir en parallèle, de mettre en relation et de partager une expertise. On pourrait parler d’un diagnostic humain, mais pas d’une gestion du projet à la place de l’artiste.
« Qu’est-ce que cela représente pour toi de participer à des projets tels que Ladies on Stage, ou Feature par PERCÉ ? »
C’est très important pour moi, notamment parce que ce sont des espaces de formation et d’échange qui n’existaient pas lorsque j’ai débuté et qui manquaient. Avec le recul, dix ans plus tard, je trouve ça vraiment formidable que des dispositifs comme ceux-là existent.
À l’époque, ces sujets n’étaient pas abordés : on parlait très peu de ce manque de représentation dans l’industrie musicale, et chacun·e se débrouillait comme iel le pouvait. Les situations de violences sexistes auxquelles nous étions confronté·e·s étaient moins verbalisées. PERCÉ, par exemple, est un dispositif que j’aurais aimé connaître durant ma formation. C’est un espace où l’on peut se former, mais aussi se préserver de certaines formes de violences extérieures. C’est un lieu d’écoute, où l’on se sent plus libre de partager des témoignages : une véritable safe place.
Ces dispositifs permettent ensuite d’être plus attentif·ve aux problématiques rencontrées par les femmes dans ce milieu. Ladies On Stage et PERCÉ ont d’ailleurs été créés en réaction à ces constats, face aux difficultés auxquelles sont confrontées les artistes féminines. La question de la légitimité, par exemple, est souvent perçue différemment, alors qu’elle est essentielle pour se lancer. Mais cela dépasse largement l’industrie musicale : c’est un enjeu de société.
C’est dans cette perspective que nous avons souhaité créer des espaces de partage d’expériences et de témoignages, en non-mixité choisie. Cette non-mixité transforme profondément la prise de parole, qu’elle soit consciente ou non. Le travail collectif nourrit ensuite les parcours individuels. C’est la force du collectif qui permet de libérer la parole et de faire émerger des dynamiques.
Nous continuons à porter ces dispositifs parce qu’il est essentiel que les choses évoluent, et qu’elles soient prises à bras-le-corps par l’ensemble des acteurs.
« Rencontres-tu parfois des difficultés à trouver des artistes féminines, parfois à cause d’aléa de calendrier ? Dans ces cas-là, comment trouver un équilibre ? »
Bien sûr, la programmation s’inscrit dans une actualité en constante évolution. Elle dépend des tournées, des projets en cours et des périodes de promotion. Ces contraintes peuvent créer des écarts entre les intentions initiales et la réalité. Nous menons une réflexion continue sur ces enjeux.
Cela peut passer par des choix assumés, comme la volonté de programmer spécifiquement des artistes féminines en première partie — une démarche que nous souhaitons encore renforcer. Par exemple, c’est un objectif affirmé pour la programmation de la rentrée 2026.
La parité peut être atteinte, mais elle demande une vigilance constante. Lorsque les contraintes de calendrier créent un déséquilibre, nous cherchons à rebondir en développant d’autres formats, en ouvrant de nouveaux espaces de diffusion ou en imaginant de nouveaux plateaux. Il existe également une réflexion globale pour offrir aux équipes artistiques des conditions de performance optimales, tant en termes d’accueil que de public. Les premières parties, par exemple, permettent de conquérir un nouveau public et d’enrichir l’expérience artistique.
En tant que salle, nous souhaitons également que les artistes repartent avec une expérience positive. Mon travail de programmation intègre une dimension éthique essentielle : il n’est pas envisageable de promouvoir des discours haineux, misogynes, racistes ou homophobes. Cette vigilance contribue à maintenir un équilibre et à garantir la cohérence de notre projet.
La libération de la parole et la multiplication des témoignages ont joué un rôle clé dans la prise en compte de ces enjeux. Des clauses relatives aux VHSS sont désormais intégrées dans les contrats. Ces évolutions sont en partie le fruit de la création d’espaces sécurisés favorisant l’expression. Les échanges entre professionnel·le·s sur ces sujets sont aujourd’hui plus fréquents et plus approfondis.
Ainsi, au-delà de la programmation d’artistes féminines, l’EMB cherche à aller plus loin en restant fidèle à ses valeurs et à sa vision de la musique.
« Selon toi, quels défis restent à relever pour la représentation et l’ouverture des scènes aux femmes artistes et professionnelles ? »
À l’échelle de l’EMB, nous parvenons à un certain équilibre, mais je ne suis pas certaine que ce soit le cas partout au niveau national même si le travail de sensibilisation porte aujourd’hui de plus en plus ses fruits. Le travail engagé doit se poursuivre : c’est un processus long.
Cela concerne la programmation et l’accompagnement, mais aussi l’ensemble de l’industrie musicale, qui est en pleine transformation. On observe un renouvellement des équipes, ce qui laisse espérer une continuité dans les actions de sensibilisation et de formation, y compris dans les cursus menant à ces métiers.
Aujourd’hui, ces enjeux sont portés par des professionnel·le·s en activité, mais il serait essentiel qu’ils soient davantage intégrés dès la formation initiale. Les étudiant·e·s , par exemple, doivent être sensibilisé·e·s en amont, afin que cette vigilance devienne une évidence, même pour celles et ceux qui ne se sentent pas directement concerné·e·s.
Il est également important de poursuivre le développement des formations et des outils à destination des professionnel·le·s. Certains dispositifs existent déjà et contribuent à structurer durablement les orientations artistiques et les valeurs du secteur. Il faut préserver ces espaces d’échange, de discussion et de partage, qu’ils soient en mixité ou en non-mixité. En tant que SMAC, nous avons aussi un rôle à jouer en tenant un discours rassurant, en encourageant les artistes à se rapprocher des structures, et en accompagnant leurs choix de manière explicite. Le développement d’un projet artistique est un parcours complexe et incertain. Notre rôle est d’être présent·e·s à chaque étape, dans les moments forts comme dans les périodes plus difficiles.
À l’avenir, nous souhaitons proposer encore davantage de temps d’échange et de partage d’expériences professionnelles à l’EMB, afin d’offrir aux artistes féminines des espaces de formation et de verbalisation. De nombreux modèles existent déjà, et il reste encore beaucoup de formats à inventer, à l’EMB comme ailleurs.
C’est aussi un travail de veille, qui demande du temps et de la curiosité, mais qui est absolument essentiel.
