T’ES DANS LE MONDE DE LA MUSIQUE TOI ?

T'ES DANS LE MONDE DE LA MUSIQUE TOI ?

Se lancer dans les métiers de la technique en tant que femme aujourd’hui : quelles réalités, quels défis et freins subsistent ?

 

C’est bien la question que nous allons étudier grâce à l’intervention d’Anaïs, technicienne son. Voici son interview :

« Anaïs, pourrais-tu te présenter et nous présenter ton parcours ? »

« Je m’appelle Anaïs, j’ai 37 ans et je suis aujourd’hui technicienne du son. Je suis originaire du 91, d’une famille de classe populaire, et j’ai donc longtemps perçu les études comme une opportunité. J’ai ainsi fait des études d’ingénieure et obtenu mon diplôme en 2013. Pendant dix ans, j’ai travaillé dans ce secteur, et j’étais spécialiste data durant les six dernières années avant ma reconversion professionnelle.

J’ai ensuite changé de voie et je suis partie suivre une formation d’un an à la SAE (École du son et de l’audiovisuel) à Paris, en 2023. Le processus m’a pris environ deux ans entre le moment où j’ai réalisé que je voulais changer de métier et mon arrivée sur le marché du travail. Entre-temps, j’ai aussi eu l’opportunité de voyager : j’ai vécu en République tchèque et au Cambodge.

J’ai trouvé cette formation grâce à l’APEC : c’était un bon compromis, sur une durée d’un an, ni trop longue ni trop courte pour balayer tous les aspects du métier. Il s’est avéré que j’ai fait davantage de technique son en studio, mais c’est pendant mes stages que j’ai réalisé que je préférais le live (notamment lors de mes stages comme à l’EMB, par exemple). »

« Comment expliques-tu ton métier ? Qu’est-ce qui t’a donné envie de t’orienter vers ce secteur ? »

« Mon envie de reconversion professionnelle est née après de nombreuses réflexions sur ce que je voulais faire : j’ai eu plein d’envies, comme travailler sur un bateau, être professeure de yoga ou encore institutrice.

Je me suis interrogée : comment avoir un métier plus concret, mais à la fois technique et dans un milieu qui me plaît ? Petit à petit, en creusant et avec l’aide de l’APEC, j’ai découvert que la technique du son pouvait m’intéresser.
Initialement, je pensais rejoindre le milieu du studio, mais j’ai compris que je préférais la flexibilité du live, son côté mouvant dans le quotidien et les lieux que l’on fréquente.
C’est un métier qui nécessite de la communication, de la capacité d’écoute et bien sûr beaucoup de technique, tout en gardant un équilibre avec la créativité. Cela se confirme particulièrement dans l’industrie musicale, car on est amené·e à travailler avec tous les styles et différents parcours, qui ne correspondent pas forcément à nos goûts : il faut donc savoir se faire plaisir en découvrant.

Mes missions changent aussi selon les salles. Il peut y avoir une partie installation (micros, câblage, matériel), mais aussi la configuration des consoles. Pendant le concert, il existe plusieurs types de mix : le mix façade pour le public et le mix retour pour les musiciens. Parfois, on peut être amené·e à faire les deux, auxquels s’ajoutent occasionnellement des missions de plateau (backline, changements de micros…). On porte donc une triple casquette. J’ai personnellement une préférence pour la façade, et je remarque qu’il y a très peu de femmes, encore moins qu’à la lumière ou en régie générale. La façade a un côté très responsabilisant, car elle impacte directement l’expérience du public. C’est un stress qui est aussi stimulant dans mon travail.

Dans mon quotidien, je travaille encore principalement avec des hommes, et il est rare de voir des équipes paritaires. »

« Les métiers techniques dans la production de concerts sont encore très masculins. Comment l’as-tu ressenti dans ton parcours ? »

« Oui, je l’ai remarqué, notamment lorsque j’ai préparé mon dossier pour entrer en formation. Il y a d’abord une réputation de milieu masculin, mais cela se voit aussi dans les supports de communication, les témoignages et les rencontres.

Je viens de l’informatique et je suis ingénieure, un milieu où la parité est déjà faible. Par exemple, dans ma promotion, le ratio était d’environ 90/10. J’ai donc l’habitude d’être la seule femme, ou presque, à tel point qu’on nous nomme directement, ce que je trouve marquant.

Dans ma dernière entreprise, la direction essayait d’instaurer plus de parité. J’étais déléguée du personnel au CSE et nous avions lancé des discussions sur des thématiques comme la parité ou le consentement. Je considère déjà cela comme de petites victoires.

Malgré tout, j’ai été très surprise en arrivant dans la technique du son. Lors de ma formation, nous étions 35, dont seulement 3 femmes. Certaines classes de licence ne comptaient aucune femme. Et cela se retrouve dans les chiffres : selon  la FEDELIMA, on compte environ 15 % de techniciennes sur scène et 16 % en studio. » (p 19)

« As-tu déjà été confrontée à des préjugés ou des stéréotypes liés à ton genre dans ce métier ? Y compris dans le recrutement ? »

« Oui, à la fois de façon positive et négative, mais toujours de manière implicite. On ne mentionne pas mon genre de façon frontale, mais on se permet plus ou moins de choses avec moi.

Je croise aujourd’hui des recruteur·se·s et des salles qui cherchent véritablement à établir une parité de façon consciente, ce qui aide à valoriser les profils féminins et à mieux les considérer.

Je pense que cette recherche de parité, lorsqu’elle est sincère, influence positivement l’intégration des femmes et des minorités de genre. Mais il ne faut pas que cela se fasse uniquement “par obligation”, il faut aussi déconstruire les croyances limitantes qui font penser que c’est un métier d’homme.

J’ai en revanche eu des expériences négatives avec des collaborateurs indirects, que ce soient des musiciens ou des équipes techniques. Ce sont souvent des personnes qui se permettent de m’expliquer mon métier. Très récemment, quelqu’un a voulu m’expliquer comment je devais placer des micros, et j’étais la seule à qui il faisait cette remarque, sans raison particulière.

Il y a aussi des phrases du type : « Attends, laisse-moi faire, tu n’es pas assez forte », qui relèvent clairement de comportements déplacés. Je me souviens d’une fois où j’étais en plateau avec des artistes uniquement masculins. J’étais chargée de faire les balances, et le chanteur ne me répondait pas, ne m’écoutait pas. Il m’était donc très difficile de comprendre ses attentes. Une fois le temps écoulé, il est venu me faire des reproches sur mes réglages. Il m’arrive aussi que des membres de l’équipe tentent de toucher ou de régler ma console pendant que je travaille.

À cela s’ajoutent les interactions avec le public. On travaille souvent de nuit, dans des lieux où de l’alcool est consommé, et certaines personnes se permettent des comportements intrusifs, des tentatives de séduction ou un non-respect de notre espace de travail.

Ce sont des situations qui ne sont pas forcément quotidiennes, mais qui restent récurrentes. Parfois, je dois faire appel à des collègues ou passer par la hiérarchie, car mon autorité n’est pas toujours reconnue. »

« As-tu l’impression que la place des femmes et minorités de genre dans les métiers techniques du spectacle ou de l’audiovisuel évolue ? Peut-on dire qu’ils sont suffisamment inclusifs aujourd’hui ? « 

« Je pense qu’on est encore loin de pouvoir qualifier ce milieu d’inclusif. La parité reste quand même une exception. Il y a une évolution, parce que des actions sont mises en place, mais quand j’observe les formations, j’y vois encore très peu de femmes. Cela pose de réelles questions sur le rythme de cette évolution, et concrètement sur la manière dont on va trouver les futures techniciennes.

Je vois des salles qui mettent en place des démarches pour plus de parité, mais auxquelles les CV ne parviennent pas toujours. Certaines annonces mentionnent même que les candidatures féminines sont encouragées. Mais je pense que le problème se situe en amont, notamment dans le manque de parité au sein des formations.

On se fait encore beaucoup d’images de ce métier, et les attentes réelles sont parfois en décalage, ce qui peut être décourageant pour les jeunes profils. Quand on va à des concerts et qu’on voit un technicien, on imagine tout de suite un homme, habillé en noir, en train de pousser un fly (sans trop caricaturer). Donc c’est aussi compliqué de se sentir représenté·e.

Cela dit, dans les salles et les boîtes de production avec lesquelles j’ai travaillé, je n’ai pas ressenti de discrimination au moment du recrutement : mon profil a été considéré pour mes qualifications. Donc oui, ça évolue, mais cela reste lent. »

« Cette absence de parité peut-elle être un frein pour certaine femme ? Pourquoi il y -a-t-il moins de femme en son ? »

« Je pense vraiment que cela provient du manque de représentation et des clichés associés à ce secteur. Quand on assiste à un concert sans voir de femmes, et que cela devient la norme, il est plus difficile de dépasser cette image.

On entend souvent que c’est un métier physique, où l’on porte des choses lourdes, et que c’est difficile au quotidien. Ce n’est pas faux en soi, mais cela crée de nombreux clichés décourageants. Cela alimente une forme de plafond de verre, qui voudrait qu’en tant que femme, on soit moins forte, moins capable d’assurer ce type de missions, ou même moins susceptible d’aimer ce métier. Cela nourrit une peur de ne jamais être « assez » : assez forte, assez qualifiée, assez volontaire.

Au cours de mes rencontres avec d’autres professionnelles, j’ai posé la question : « Pourquoi ne veux-tu pas faire le son de façade ? » à des techniciennes qui avaient plus d’expérience que moi. Elles m’ont répondu qu’elles en avaient envie, mais qu’une peur les empêchait de franchir le cap. C’est quelque chose que j’ai moins observé chez mes collègues masculins.

Je l’ai vécu aussi dans ma promotion : je portais cette peur d’échouer et que l’on me renvoie à mon genre. J’avais des critères d’exigence beaucoup plus élevés, et il m’était difficile d’accepter l’échec. Je devais prouver que j’étais légitime, que je méritais d’être là.

Il y a aussi d’autres facteurs auxquels je n’avais pas forcément pensé avant de me lancer. Par exemple, le travail de nuit et les horaires décalés génèrent une charge mentale supplémentaire.

Quand je termine mon service, il peut être minuit, 3 h ou même 5 h du matin. Et là se pose la question du trajet retour. Seule, je ne me sens pas toujours en sécurité pour prendre les transports en commun. J’ai donc dû m’organiser autrement, notamment en utilisant mon vélo. C’est une charge mentale liée à mon genre, et ces trajets de nuit font désormais partie de mon quotidien. Je pense que cela peut être un frein, que ce soit avant de se lancer ou une fois dans le métier. »

« Qu’est-ce qui pourrait encourager plus de femmes à se tourner vers ces métiers ? Est-ce qu’il existe des projets ou accompagnements ? »

« Je pense que mettre davantage en avant les profils féminins serait déjà un bon début. Il faut aussi continuer les actions existantes, comme les plateaux 100 % féminins ou en non-mixité, qui permettent de montrer aux professionnel·le·s et au public que nous sommes là.

Communiquer dès le lycée serait aussi important, avec des affiches, mais surtout des témoignages. Il existe de nombreuses associations très pertinentes : on pourrait les mettre davantage en lien avec les établissements scolaires. Les actions de sensibilisation sont essentielles. C’est un travail de fond, de grande ampleur, qui existe déjà mais qu’il faut poursuivre. Ce phénomène dépasse d’ailleurs le seul domaine technique : on observe une répartition genrée dans de nombreux secteurs. Par exemple, une forte présence de femmes dans les métiers du « care ».

De mon côté, j’essaie aussi de m’accrocher aux expériences positives. Récemment, je me suis retrouvée, par hasard, dans une équipe 100 % féminine. Ce n’était pas du tout intentionnel, et pourtant, il m’a fallu un an de carrière pour vivre cette situation. À l’inverse, il suffit de quelques mois pour se retrouver sur des plateaux 100 % masculins, ce qui montre bien le déséquilibre.
Je pense que ces expériences méritent d’être partagées, pour montrer aux futures générations que c’est possible, et que l’on peut oser aller vers un secteur où l’on ne nous attend pas forcément. »

« Selon toi, quels défis restent à relever pour que la technique soit enfin un milieu professionnel paritaire ?  Qu’aimerais-tu voir changer à l’avenir dans ce secteur ? »

« Il reste encore de nombreux défis à relever pour parvenir à une réelle parité. Cela pourrait passer, dans un premier temps, par des mesures plus structurantes, voire un cadre légal qui impose ou encourage davantage la parité. En tout cas, il faut que cette question devienne un enjeu pris au sérieux par les équipes et les recruteur·se·s.

Il est aussi important de mettre en avant les dispositifs portés par les associations qui œuvrent déjà pour cette cause. L’idéal serait de combiner des mesures législatives et des actions de sensibilisation, afin que les mentalités évoluent en profondeur.

Atteindre 50 % reste un immense défi, surtout quand on part denviron 16 % aujourdhui. Il faut continuer à représenter, à inspirer les futur·e·s professionnel·le·s, à montrer qu’il est possible d’évoluer, de prendre des responsabilités, et d’être ambitieuse et exigeante dans ce métier. C’est aussi une réflexion plus personnelle sur le rapport au genre. On nest pas obligé d’être dans une démarche militante pour légitimer sa place. Se lancer, simplement, cest déjà un pas immense. »

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