T’ES DANS LE MONDE DE LA MUSIQUE TOI ?


En quoi les stéréotypes de genre influencent ils la légitimité des femmes dans la production de concerts ?
C’est cette problématique qu’aborde et décortique dans cet entretien, Yasmine, chargée de production à l’EMB !
Voici son interview :
« Yasmine, pourrais-tu te présenter et nous présenter ton parcours ainsi que ton rôle à l’EMB ? »
« Je m’appelle Yasmine, j’ai 32 ans et je suis chargée de production à l’EMB depuis 2 ans.
Je suis née à Bizerte, une petite ville dans le nord de la Tunisie dans laquelle la scène culturelle et musicale était quasi inexistante. Tout se passait à Tunis, dans la capitale. C’est cette réalité je pense qui m’a poussée assez tôt à m’engager dans des projets culturels et artistiques afin de créer des passerelles entre les territoires et rendre la culture plus accessible dans ma ville. Je faisais beaucoup d’aller-retour à Tunis entre-temps, pour le travail et pour les études (Je faisais une licence en Publicité Audiovisuelle).
Je finis par m’installer à Tunis et à la suite de ma première expérience professionnelle au sein d’une équipe technique, j’ai enchainé avec une licence en Son et Mixage. J’ai eu la chance d’occuper plusieurs postes en Tunisie et dans d’autres pays en tant qu’indépendante, en passant par le management, la production et la programmation de concerts et de festivals, et la régie technique.
Je suis arrivée en France en 2021, pour faire un master à l’université Paris 8, parcours Projet Culturel Artistique International. Pour mon stage de fin d’études, j’ai travaillé sur le Festival Paris Music et le Disquaire Day, j’avais un poste très polyvalent, je faisais un peu de tout (coordination, production, administration, régie,) . Je continue de travailler sur ces deux projets l’année qui suit et en avril 2024, je suis arrivée à l’EMB en tant que chargée de production.
C’est ma première expérience en tant que salariée dans une salle de concert et ça a marqué le début d’un nouveau parcours centré sur les métiers de la production uniquement. »
« Comment expliquerais-tu tes missions quotidiennes ? Aurais-tu des exemples ? »
» À l’EMB, je m’occupe de la production et de l’accueil des artistes. C’est un poste transversal, à la fois organisationnel et relationnel. Il y’ a des missions de régie de production, qui consistent à assurer le lien entre les artistes, leurs équipes et les équipes techniques de la salle, anticiper et gérer les besoins logistiques (sécurité, hébergement, restauration, transports) et coordonner avec les différents prestataires, garantir une circulation efficace des informations. Et des missions d’administration de production, comme la négociation et le suivi des contrats, le suivi des budgets de production et les dossiers d’aide ou de financement. Je m’occupe aussi de l’accueil des artistes, sur les résidences et sur les concerts. C’est important de créer un cadre accueillant et rassurant, et de répondre aux besoins en temps réel. »
« Ton poste est donc essentiel dans l’organisation d’un concert. Est-ce que tu as rencontré des situations dans lesquelles on remettait en cause ta légitimité, au cours de ta carrière ? »
» Évidemment, beaucoup même ! Dès mes premières expériences professionnelles à Bizerte, j’ai fait face à cette dynamique où il fallait que je prouve que je suis capable d’assurer. D’abord à la radio locale quand j’ai été recrutée pour animer et produire une émission culturelle et ensuite quand j’ai co-fondé avec un auditeur devenu ensuite un bon ami, un centre culturel indépendant (réaménagement d’une salle de cinéma, fermée depuis les années 50).
Un projet qui m’a fait porter plusieurs casquettes, ce n’était pas par choix mais par faute de moyens humains et financiers. J’avais 20 ans au moment de l’ouverture de la salle, j’étais pour certain·es très jeune et sans expériences pour cette responsabilité, et pour d’autres, très «féminine » pour ce métier au rythme intense.
Un an plus tard, j’ai été contactée pour occuper le poste de coordinatrice technique sur un festival d’été organisé par le ministère de la Culture. J’étais la seule fille, avec un petit gabarit qui suscitait les soupçons dans une équipe d’une vingtaine de techniciens. À ce moment-là, ce n’était pas encore très fréquent de voir des femmes parmi les équipes techniques, c’était très difficile au début de créer du lien avec des personnes convaincues que je ne devrais pas être là et qui l’expriment très souvent d’une manière implicite. Il a fallu encore une fois que je prouve que j’étais capable d’assurer mes missions et j’ai compris, que ce ne serait pas la dernière fois, il va falloir que je prouve ma légitimé à chaque étape.
Je pense que la plupart de mes expériences professionnelles ont été marquées par des situations similaires. En arrivant en France, après 7 ans de parcours en Tunisie et aux alentours, j’ai constaté le fait que de ne pas avoir vécu certaines expériences ici, pouvait également remettre en question ma légitimité. »
« Comment pourrais- tu décrire aujourd’hui la place et la reconnaissance des femmes dans la production de concerts ? Remarques-tu que l’on tend vers plus d’égalité ou le contraire ? »
« La place des femmes dans les métiers de la production ou la coordination et technique, des métiers historiquement masculins, a évoluée ces dernières années mais on reste encore loin de l’égalité.
Il y’a clairement une prise de conscience globale dans le secteur mais cette évolution reste incomplète parce que les stéréotypes de genre restent répandus : on associe encore trop souvent ces métiers à des qualités physiques ou techniques, on associe encore l’autorité à des codes masculins, et on associe encore les femmes dans ces métiers à une instabilité émotionnelle. Sans parler du discours qui renvoie la responsabilité aux femmes parce qu’elles ne sont pas beaucoup à s’intéresser à ces métiers, en ignorant toutes ces barrières d’entrées et toute la charge mentale qui accompagne une prise de poste.
Pendant plusieurs années, j’ai occupé à la fois des postes de régisseuse technique et de chargée de production, j’aimais particulièrement cette double casquette. Mais j’ai rencontré plus de difficultés à trouver ma place dans les fonctions techniques que dans la production. Quand je suis arrivée en France, j’ai fait le choix de me concentrer sur la production.
Est-ce que l’en tend aujourd’hui vers plus d’égalité ? Je dirais oui, mais de manière frustrante. »
« Quelles initiatives ou actions pourraient améliorer l’égalité dans ce secteur ? Est-ce que tu as pu dans ta carrière porter une action ayant cet objectif, est-ce un projet ? »
» Durant mon parcours, j’ai fait un vrai travail de sensibilisation au sein des équipes, sans le savoir. Plus haut j’ai parlé de ma première expérience dans une équipe technique en festival, un mois après ma prise de poste, une stagiaire au plateau et au son est arrivée dans l’équipe. Ensemble on était plus fortes et plus courageuses, ensemble on avait pour objectifs : se faire respecter et sensibiliser le reste de l’équipe. Avec le temps, on a vu certaines choses changer mais les stéréotypes et les préjugés ressurgissait de temps à autre temps. De notre côté on a appris à réagir fermement face à des comportements inappropriés, on a appris à nous défendre et défendre nos idées et nos valeurs. Et on est revenues, l’année d’après sur le même festival avec la même équipe, avec laquelle on a vu une certaine évolution. Deux autres techniciennes nous ont rejoint cette année-là et ensemble, on a continué le combat. En 3 ans, on est passé de 2 à 4 femmes dans l’équipe, loin de la parité mais c’était un exploit à ce moment-là.
En France, il existe aujourd’hui des initiatives et des actions visant à améliorer la question d’égalité dans le secteur, je cite par exemple : La plateforme de ressources pour l’égalité Wah !, portée par la FEDELIMA, propose 3 dispositifs d’accompagnement : Wah ! Mentorat, What’s up et Pulse !. Ce genre de programmes permet aux mentorées de renforcer leur légitimité professionnelle. Ou le CNM qui propose une aide financière aux structures portants des projets liés à l’égalité, de l’inclusion, et à la prévention des VSS et toute forme de discrimination.
À l’EMB, on a constitué un groupe de travail Egalité au sein de l’équipe et un protocole de lutte contre des violences et harcèlement sexistes et sexuelles est mis en place, et nous sommes plusieurs réferent·e·s Les équipes de sécurité sont également sensibilisées et formées au protocole.
Les relations humaines comme la production, ont a la capacité d’agir concrètement sur les pratiques ou du moins essayer. On peut déjà agir directement sur les conditions d’accueil et de travail : créer des espaces respectueux et sécurisés, poser un cadre, ne pas banaliser les remarques sexistes et réagir quand il le faut, structurer des façons de travailler plus inclusives et s’entourer de prestataires sensibilisés aux enjeux d’égalité. »
« Selon toi, quels seraient les freins que l’on pourrait rencontrer ? Quels obstacles empêchent encore les femmes d’accéder aux positions de pouvoir dans la production des concerts ? »
» D’abord la question de la légitimé qui pèse sur la confiance, ensuite la charge mentale parce que ce n’est pas simple de naviguer dans un environnement inégal, ça demande beaucoup d’énergie de se justifier souvent ou de se surpasser pour être acceptée. Les stéréotypes de genre, les préjugés, les formes de sexisme et les micro-agressions sont bien sur des freins importants et ils limitent la reconnaissance.
L’ensemble reste très présent, ce qui participe à créer un environnement moins inclusif et ralentit l’accès à l’égalité. Même quand ce n’est pas frontal, il y’a toujours des remarques, des vérifications répétées et des attitudes qui peuvent remettre en cause la question de la légitimité et la reconnaissance des femmes.
Je pense que dans ce métier, le pouvoir n’est pas juste un titre hiérarchique, c’est lié à la capacité de décision et d’influence. Je ne dis pas qu’il n’y pas de postes de pouvoir dans la production de concerts mais ils sont peut-être moins visibles que sur d’autres postes. Ce n’est donc pas évident d’identifier les inégalités. »
